![]() ![]() France Télécom et ses irréductibles
L’opérateur a révoqué trois de ses agents arc-boutés sur leur statut de fonctionnaire.Ils sont trois irréductibles. Jean-Pierre Blouch, 42 ans, dont vingt et un ans de service chez France Télécom, Jean-Claude Bolmin, 51 ans et trente et un ans de « maison », et Michel Calmettes, 45 ans, dont vingt-six ans chez l’opérateur, ont été révoqués par leur employeur, mis à la porte, la semaine dernière, au terme d’un conseil de discipline qu’ils qualifient de « procès à la Staline ». Motif invoqué : « Grave manquement à l’obligation de réserve des fonctionnaires », assorti de divers reproches, comme la « désobéissance hiérarchique » ou le « refus de se soumettre aux règles de gestion de l’entreprise ». C’est la première fois que des agents sont « licenciés » pour ces motifs, soulignent les syndicats Sud-PTT et CGT.
Dans la commune des Lilas, en Seine-Saint-Denis, à quelques centaines de mètres du périphérique parisien, au domicile de l’un d’entre eux, les trois révoqués s’expliquent volontiers. Leurs familles sont parties en vacances. Eux ne connaissent pas de trêve. Ils racontent avec force détails leurs années de galère. Ils se posent aussi en porte-parole des quelque 7 000 agents (sur 130 000) qui ont refusé l’évolution de leur statut. Forceps. Lorsque la loi Quilès, au début des années 90, a transformé France Télécom en exploitant autonome de droit public, les agents se sont vu proposer un nouveau régime. Les trois irréductibles, comme une foule de leurs collègues à l’époque, n’en ont pas voulu. Alors que, progressivement, et « à la suite du forcing de France Télécom », bon nombre acceptaient d’évoluer, eux tiennent mordicus à leur statut : « Nous avons fait le choix de rester fonctionnaires d’Etat et nous voulons être gérés en tant que tels », dit Jean-Pierre. S’en est suivie une guérilla quotidienne avec leur employeur dont le point d’orgue a été la révocation. Depuis 1996, date de l’ouverture du capital de France Télécom, tout est motif à querelle juridique. Exemple : les mutations de poste. « France Télécom veut gérer tous les changements de poste sur la base du volontariat. Sauf que dans la fonction publique, le volontariat, cela n’existe pas. Nous, on veut être traités comme les agents des Finances ou de l’Education nationale : il faut que les postes vacants soient affichés, que les gens postulent, avant d’être classés par priorité... Et s’il y a mutation, il faut qu’il y ait passage devant une commission administrative paritaire. »
Détaché de force pour quatre mois dans un service à Nanterre, Michel a passé, dit-il, « quinze jours dans un couloir, sans rien à faire, comme oublié ». Sa mission effectuée, il met un point d’honneur à regagner son poste initial « comme tout fonctionnaire en détachement ». Il n’ignore pas que son service a entre temps déménagé. Qu’à cela ne tienne : Michel demande un constat d’huissier... _Jean-Claude, lui, va au clash en refusant de saisir lui-même les dates de ses congés sur son ordinateur. Car pour entrer dans l’application, il fallait cliquer sur la case « salarié ». Or, Michel se considère fonctionnaire. Toujours cette fixation sur le statut. Auteur d’un bilan de la réforme des télécoms de 1996 publié ce printemps, le sénateur Gérard Larcher (RPR) a pointé ces difficultés. Il a recensé ainsi un noyau dur « d’une à deux centaines d’agents ayant refusé toute évolution et qui estiment avoir conservé le statut de fonctionnaire de feu la DGT (Direction générale des télécommunications) ». Or, cette direction n’existant plus, « ils se retrouvent dans des limbes administratifs, étant en activité à France Télécom, voire dans des filiales (...), mais revendiquant l’appartenance et l’application de règles de gestion qui n’ont de facto plus cours », leur ancien corps ayant disparu. Tracts. Derrière les trois compères, il y a l’Adfe, l’Association de défense des fonctionnaires d’Etat, tout entière dévouée à leur cause. Et un syndicat, la CNT (Confédération nationale du travail), non représenté chez l’opérateur public et auquel Jean-Pierre adhère. Mais la goutte d’eau qui a fait sortir France Télécom de ses gonds a été une distribution de tracts à la sortie d’un meeting du PS, en avril dernier. Le tract reproduit une lettre ouverte adressée par les trois larrons un an plus tôt à Lionel Jospin, alors Premier ministre, et restée sans réponse. Ils reprenaient dans ce courrier des dénonciations proférées par Sud et la CGT, dans des tracts, à propos de cadres de France Télécom, fonctionnaires et nommés parallèlement administrateurs d’une société anonyme rachetée par l’opérateur. Des actes passibles du code pénal, selon le tract. Chez France Télécom, on fait comprendre à mots couverts que les trois irréductibles ont « pété les plombs ». Autrement dit, ils se seraient enfoncés dans un délire en refusant des évolutions jugées normales dans une entreprise entrée dans un environnement concurrentiel. Jean-Claude, Michel et Jean-Pierre n’en ont pas fait le compte exact, mais « on a bien dû adresser plusieurs centaines de lettres recommandées en quelques années ». Ministres, parlementaires ou PDG de France Télécom, personne n’a été épargné. Avec en prime une petite dizaine de recours intentés devant le TGI ou le tribunal administratif, et la tenue d’un site Internet. A sa façon, France Télécom, en les révoquant, semble avoir lui aussi craqué. Par Catherine MAUSSION Source : Le journal en ligne de Liberation : www.liberation.fr Publié le dimanche 8 septembre 2002
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