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Les leçons de France Télécom

 

Plus de 70 milliards d’euros de dette, 12 milliards de pertes simplement pour le premier semestre, de tels chiffres laissent pantois. Comment France Télécom, entreprise il y peu prospère, en est arrivée là ?

Ce résultat est le produit de deux échecs et d’une démission.

- Le premier échec est celui de la régulation par le marché dans les économies de réseau (télécommunications, énergie, rail).
Après l’effondrement du rail britannique qui a amené le gouvernement de Tony Blair à renationaliser, de fait, la société Railtrack, après les pénuries régulières d’électricité aux Etats-Unis et les graves problèmes rencontrés par British Energy, c’est au tour des télécommunications d’être sinistrés. Car France Télécom n’est pas le seul opérateur dans cette situation. Tous, grands ou petits, sont touchés. Au moins autant que France Télécom, le cas de la société américaine WorldCom est particulièrement emblématique. Sa croissance exponentielle avait été financée uniquement par des échanges d’actions en Bourse et elle avait été saluée comme le type même l’entreprise moderne. Sa chute, due à l’impossibilité de rentabiliser le réseau de milliers de kilomètres de fibre optique qu’elle avait construit, montre que la duplication des réseaux est un non-sens économique et représente un véritable gâchis. C’est d’ailleurs cette constatation qui avait amené la notion de monopole à s’imposer historiquement. Effectuée dans une ambiance euphorique dans laquelle les nouvelles technologies étaient présentées comme un eldorado à conquérir, la libéralisation des télécommunications a provoqué un surinvestissement généralisé débouchant logiquement sur une bulle spéculative qui, en éclatant, a entraîné la déconfiture des opérateurs les plus liés aux marchés financiers, en premier lieu France Télécom.

- Le second échec est celui de la stratégie qui visait à transformer une entreprise de service public en une firme multinationale.
Basée sur l’illusion d’une montée continue des cours de la bourse, cette stratégie a abouti non seulement à acheter trop cher au plus mauvais moment, au plus haut de la bulle spéculative - cas d’Orange - mais a amené à parier sur la possibilité qu’il puisse exister six réseaux mobiles de troisième génération en Allemagne, faisant l’acquisition ainsi à prix d’or une licence UMTS et investissant à fonds perdus dans MobilCom. Plus généralement, Michel Bon a cru qu’il était possible que France Télécom devienne rapidement un opérateur alternatif dans de nombreux pays européens, négligeant et traitant par le mépris les mises en garde sur le caractère aléatoire d’une telle stratégie. Il est nécessaire au passage de faire justice de l’affirmation selon laquelle le problème viendrait du fait que France Télécom n’ait pu procéder lors de l’achat d’Orange à un paiement par échange d’actions. Affirmation doublement fausse car Vodafone avait exigé un paiement pour l’essentiel en cash, et que le complément avait été payé en actions France Télécom avec un prix de rachat garanti à 100 euros, soit dix fois le cours actuel.

- La démission est celle de l’Etat.
Il est d’ailleurs piquant de voir certains économistes libéraux enfourcher ce cheval, lui reprochant de ne pas avoir joué son rôle d’actionnaire. Quels n’auraient pas été leurs cris d’orfraies si, au plus fort de l’euphorie boursière, l’Etat eut, par exemple, empêché France Télécom d’acquérir Orange. Contrairement à leurs affirmations, l’Etat s’est d’ailleurs comporté comme n’importe quel actionnaire dans n’importe quelle entreprise : il a laissé faire croyant que tout cela allait durer et ne s’est réveillé qu’une fois la catastrophe produite. La faillite de l’Etat est ailleurs, elle est celle de l’Etat régulateur porteur de l’intérêt général et d’une vision de long terme. L’Etat - il serait d’ailleurs plus juste de parler du gouvernement Jospin -, a renoncé volontairement à assumer ce rôle et a participé à "l’exubérance irrationnelle des marchés". Il s’est comporté en véritable prédateur financier en vendant à des prix exorbitants les licences UMTS pour ensuite, s’étant aperçu de sa bévue, brader ce qui est un bien public rare, les fréquences, sans exiger des opérateurs le moindre engagement en matière de service public.

L’enseignement à tirer de ce fiasco est qu’il faut en finir avec les chimères de la libéralisation des services publics. Nous ne sommes plus dans un débat théorique. L’expérience de plus de dix ans de libéralisation a montré que la recette qui mélange ouverture à la concurrence et privatisation a abouti à des plats amers : baisse de la qualité du service rendu, "rééquilibrage tarifaire" au détriment de la grande masse des usagers, suppression massive d’emplois. Il faut donc saisir l’occasion de la sortie prochaine du Livre vert de la commission sur les "services d’intérêt économique général", qui doit précéder une directive sur le sujet, pour que soient prises en compte les spécificités des services publics qui ne peuvent être soumis aux règles du marché unique. Il s’agit d’imposer le passage d’une logique de concurrence à une logique de coopération pour mettre en place de véritables services publics au niveau européen.

Dans ce cadre, il est de la responsabilité de l’Etat d’empêcher la transformation des entreprises de service public en multinationale et de renoncer à des privatisations, même appelées hypocritement "ouverture du capital", qui les soumettent aux marchés financiers. Cette orientation est particulièrement urgente dans le cas d’EDF dont le comportement prédateur à l’étranger a mis les comptes dans le rouge et dont le président a eu le cynisme d’exiger que les usagers paient, avec des hausses de tarifs, le prix d’une stratégie sucidaire, qui plus est dans un secteur comme l’électricité dont la croissance est beaucoup plus faible que celui des télécommunications. Si aucune solution miracle ne fera disparaître les 70 milliards d’euros de dette de France Télécom, le redressement de l’entreprise passe par une rupture tant avec les marchés financiers qu’avec la stratégie actuelle de transformation en multinationale. La renationalisation de l’entreprise, qui par ailleurs serait moins coûteuse pour le budget de l’Etat qu’une recapitalisation, en est la première condition. La seconde tient à la définition par l’Etat de nouvelles missions de service public intégrant les récents développements technologiques avec comme objectif de réduire la fracture numérique. C’est dire qu’il s’agit là d’une rupture politique avec le passé récent et plus même d’une révolution culturelle. Le gouvernement actuel en sera-t-il capable ? La réponse à cette question tient, au moins en partie, dans la capacité des salariés et des usagers des services publics à se mobiliser pour l’imposer.

Pierre Khalfa et René Ollier.


source : ATTAC France

 
 
Publié le dimanche 8 décembre 2002
Mis à jour le jeudi 19 décembre 2002

 
 
 
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