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vendredi 21 novembre 2008

 

Les Télécoms en plan

 

(article dans la Lettre de Confrontations, Janvier 2003)

Thierry Breton, nouveau président de France Telecom, a présenté un plan de redressement baptisé « Ambition FT 2005 ». Les patrons défendent à Bruxelles un plan de sauvetage du secteur fondé sur le haut débit. Le gouvernement annonce une aide financière à France Telecom, puis à plus long terme sa privatisation.

La crise du secteur avait été prévue par des experts qui n’ont pas été écoutés. Les « marchés » (i.e. la Bourse) avaient anticipé une croissance exponentielle illimitée dans le temps, hypothèse intenable (voir « Conjoncture des NTIC »). Lorsque cette croissance s’est infléchie, les anticipations ont été révisées, d’où baisse des cours, constat de suréquipement, freinage global du secteur : première malédiction.

Le secteur avait adhéré à une deuxième hypothèse : seuls, disait-on, les plus gros pourraient survivre. Il fallait grossir [1]. Cela pouvait se faire soit par la montée des réseaux vers la « valeur ajoutée » notamment sur l’Internet (croissance intensive), soit par l’élargissement du territoire couvert (croissance extensive). La deuxième solution, intellectuellement reposante, a été généralement préférée. Elle a poussé les gros opérateurs nationaux à s’endetter pour acheter d’autres opérateurs. Lorsque les cours ont baissé, ces actifs se sont dévalorisés et ces gros opérateurs ont été mis techniquement en faillite [2] (voir « France Telecom : sortir du gouffre ») : deuxième malédiction.

Que se passera-t-il lorsque France Telecom aura été privatisé ? l’État ne dominera plus le conseil d’administration : tant mieux, car les fonctionnaires du Trésor ne sont pas des entrepreneurs. Mais s’ils sont remplacés par les fonds de pension, ce ne sera pas mieux ; si France Telecom devient une vache à dividendes et à plus-values, qui se souciera de faire bénéficier les utilisateurs, ménages et entreprises, d’un service d’un bon rapport qualité / prix ? la privatisation ne règle pas cette question de stratégie économique dont l’enjeu est la compétitivité de l’économie et le bien-être de la population.

Cette question n’est pas évoquée par « Ambition FT 2005 ». La priorité absolue pour Thierry Breton, cela se comprend, c’est de sortir France Telecom de la faillite. Il faut pour la désendetter dégager le plus possible de cash-flow net. Il va donc réaliser les économies que Michel Bon avait refusées avec persévérance ; freiner à fond les investissements ; liquider les filiales non rentables. Il sauvera ainsi France Telecom, mais non le service de télécommunications rendu aux utilisateurs.

La proposition des patrons correspond au bon sens. Oui, il faut accroître le débit du réseau de distribution (« derniers kilomètres » entre les équipements d’abonné et le premier commutateur) car c’est un goulet d’étranglement pour les réseaux des entreprises comme pour les services aux ménages. Oui, il faut réviser les règles de l’UMTS : il serait normal de faire rembourser par les États les sommes extravagantes que les opérateurs ont eu le tort de payer pour des licences inutilisables en raison du manque d’équipements au point.

Les utilisateurs ont besoin d’un réseau de qualité à un prix raisonnable ; ils ont besoin de bénéficier d’une offre à l’état de l’art. Mais France Telecom n’est plus, à cause de ses difficultés financières, en mesure d’être le pilote des télécommunications françaises que fut naguère la DGT. C’est aussi à cause de la déréglementation : si celle-ci a eu pour effet (positif) de secouer le sommeil du monopole et de susciter des baisses de prix, elle a eu aussi pour effet (pervers) de rompre la cohérence entre recherche, industrie et réseau qui caractérisait la France, de susciter la redondance des équipements, de mettre en péril la compatibilité des protocoles et des matériels : bilan ambigu et probablement négatif.

Qui va défendre les besoins des utilisateurs ? pas l’ART, dont la priorité est le respect des règles de concurrence ; pas France Telecom ; pas les équipementiers, qui ne sont pas décideurs puisqu’ils ne peuvent se passer commande à eux-mêmes. Ce ne sera pas non plus l’État si son seul projet est la privatisation.

Il ne resterait qu’un recours : que les citoyens, ménages et entrepreneurs, expriment leurs besoins de sorte que le politique soit contraint de s’en préoccuper. La voie directe de l’expertise des chercheurs et de la qualité du service public ayant été coupée, ne reste que la voie longue de la prise de conscience collective et du montage institutionnel. A court et moyen terme, le pessimisme s’imposerait. A long terme, il faudra bien que ce problème soit résolu ; si ce n’est au niveau de la France, ce serait à celui de l’Europe (voir « Marketing des NTIC : prospective »). Notre pays, autrefois exemplaire, se serait mis à la remorque.

S’il faut être optimiste, rêvons. Notre gouvernement est conscient de l’importance des besoins. Il lance un appel d’offre européen pour équiper le territoire d’un réseau à haut débit. Il relance la recherche pour diversifier les services sur l’Internet et sur les réseaux numériques. Cette recherche comporte un important volet d’études en marketing, système d’information et ingénierie d’affaires. Il réactive ainsi le potentiel de notre pays et de l’Europe dans les NTIC.

Pour une telle reconstruction, il faudrait un Sully.


[1] Observons que Bouygues Telecom, la plus petite des entreprises de télécommunications mobiles en France, se porte bien : la taille n’est donc pas un facteur de santé. Mais il est vrai que Martin Bouygues a su éviter les erreurs où d’autres sont tombés. Le capitalisme familial a des vertus.

[2] Seule la présence de l’État au capital les a sauvés, n’en déplaise à ceux qui ne lui attribuent que des inconvénients. .


Source : Michel Volle copyright 20 décembre 2002 ;
messagerie : michel@volle.com ; serveur : http://www.volle.com
 
 
Publié le lundi 28 juillet 2003

 
 
 
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